Le Voyage Lyrique - Initiation à l'opéra

Le Voyage Lyrique - Initiation à l'opéra

La Folie à l'Opéra

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« Il n’y a sans doute pas, dans l’espèce humaine, un seul individu sage à toute heure et dépourvu de toute espèce de folie. » Erasme, Eloge de la Folie.

 

Cette affirmation nous paraît particulièrement vraie en ce qui concerne les personnages d’opéra qui sous tous régulièrement soumis à des passions extrêmes... à tel point qu’au final, on peut se demander si cette thématique de « la folie à l’opéra » ne pourrait pas s’appliquer à tout le répertoire lyrique… Sans parler de la folie qui sévit actuellement dans la tête des metteurs en scène d'opéra...

Plus sérieusement, revenons à Erasme qui, dans son Eloge de la folie, distingue deux espèces de démence :

- « Celle que les Furies déchaînent des Enfers, toutes les fois qu’elles lancent leurs serpents et jettent au cœur des mortels l’ardeur de la guerre, la soif inextinguible de l’or, l’amour coupable, le parricide, l’inceste, le sacrilège, où lorsqu’elles poursuivent de leurs torches terrifiantes les consciences criminelles. »

Voilà de quoi satisfaire n’importe quel librettiste…

- L’autre démence « naît chaque fois qu’une douce illusion libère l’âme de ses pénibles soucis et la rend aux diverses formes de la volupté. Elle n’est pas dangereuse et ne fait que procurer le bonheur par les illusions qu’elle fait naître. »

Cette folie là, vous vous en doutez, n’intéresse que peu nos compositeurs…


Mais qu’est-ce qu’un fou ?

La folie est une notion extrêmement polysémique. Elle désigne le plus souvent des comportements jugés et qualifiés d'anormaux. Selon le contexte, les époques et les milieux, la folie peut désigner la perte de la raison ou du sens commun, le contraire de la sagesse, la violation de normes sociales, une posture marginale, déviante ou anticonformiste, une impulsion soudaine, une forme d'idiotie, une passion, une lubie, une obsession, voire une dépense financière immodérée...

La folie peut être passagère ou chronique, latente ou foudroyante. Elle peut être l'expression d'une démesure comme « la folie des grandeurs », ou un simple penchant, comme « la folie douce ». Elle peut être « guerrière » ou qualifier un sentiment aussi fort que « l'amour fou ». Elle peut aussi bien faire référence à une souffrance extrême, qu'a un état spirituel particulier, provenir d'une situation d'exclusion ou être vécue collectivement. Par ailleurs, de nombreuses sociétés acceptent l'idée d'une folie temporaire : folie meurtrière, coup de folie, folie amoureuse….

 

Un fou se définit par rapport à des critères de « normalité » donc par rapport aux autres. La folie est par conséquent un phénomène social : la perception de la folie a évolué suivant les sociétés : elle a pu être considérée comme un don, une malédiction, une maladie… Il en résulte qu'il existe une folie sociale : les lignes de démarcation entre folie et non folie dépendent des règles gouvernant une société, à un instant donné.

 

Notons que certains comportements qui nous paraissent relever de la folie aujourd’hui, étaient autrefois considérés comme normaux : dans La Force du Destin de Verdi, le frère poursuit les amoureux d’une fureur vengeresse qui relève de l’obsession, mais cela n’est pas considéré comme folie car il ne fait que pousser au fanatisme certains idéaux de l’époque et suit les règles sociales : après tout, il ne veut que venger l’honneur de sa famille… De même, le duel entre deux amis dans Eugène Onéguine nous parait presque aujourd’hui relever de la crise de folie…

De manière générale, celui qui suit les règles sociales, même les plus absurdes, ne peut être considéré comme fou… puisque la folie consiste en un rejet des règles de la société, à l’expression d’une liberté absolue voire à un retour à l’état de nature. C’est en cela qu’elle fascine et terrifie à la fois.

Dans L’Histoire de la folie à l’âge classique, Michel Foucault n’explique-t-il pas que « Le fou dévoile le fond de déraison qui menace l’homme, il s’agit de l’ouverture sur une nuit. Le rationalisme classique a su veiller et percevoir le péril souterrain de la déraison, cet espace menaçant d’une liberté absolue. »

 

On distinguera donc à l’opéra plusieurs formes de folie :

- Les « innocents » de naissance, souvent considérés comme des Saints

- La folie née d’une obsession : fureur jalouse, sexuelle, vengeresse.

- Le désespoir, folie autodestruction qui mène souvent au suicide

- Les remords, et souvent crises d’hallucinations qui en découlent

- Les illusions : oubli du monde réel et création d’un monde imaginaire

- La folie « Par-delà le bien et le mal » : oubli momentané ou méconnaissance fondamentale des règles de la société.

 

La folie ou le retour à l’état de nature

 

La folie d’Orlando - Opéras de Vivaldi et Haendel d’après L’Orlando furioso de  l’Arioste.

Rejeté par celle qu’il aime, Angélique, le paladin Orlando se sent victime d’une injustice, sentiment d’autant plus grand que le héros a conscience de sa propre valeur.

Il devient fou furieux, comme une bête sauvage et se met à ravager la nature environnante (une folie qui rappelle celle d’Ajax dans l’Iliade). C’est une métamorphose qui rend le paladin méconnaissable et imprévisible. Les règles qui interdisent ou encadrent strictement l’usage de la violence se trouvent alors transgressées. C’est l’humanité du héros qui s’efface et suscite la pitié de ceux qui l’entourent (et non l’horreur ou la haine).

Le spectacle de la folie inquiète, en particulier à l’opéra. Orlando n’est pas malade il est fou : fou de jalousie, de désir et d’amour, comme s’il voulait abandonner son humanité pour ne plus souffrir.

Folie s’oppose ici à rationalité. Il n’y a plus de retour sur soi, c’est à dire le fait de réfléchir à ses actes pour les adapter en fonction de règles sociales intégrées. Par sa folie, le héros est délié des conventions qui régissent l’ordre social et offre le spectacle inquiétant d’une liberté originaire. Orlando n’est jamais méprisable, ni ridicule. La folie n’est pas un déshonneur. Orlando finira d’ailleurs par sortir de son délire, redevenir lui-même et pardonner à ceux qui l’ont humilié.

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La folie peut donc également être un symbole d’innocence fondamentale ou de retour à l’innocence.

Parsifal le « reine Tor » « Pur Fol », Siegfried ou même Siegmund dans La Walkyrie, élevés en dehors de la société, ne connaissant par les règles qui la régissent, mais ils ne sont pas malades. Siegmund et Sieglinde, les jumeaux amoureux, peuvent-être d'une certaine façon considérés comme fous, car ils brisent le tabou universel de l'inceste... mais ils ne nous sont pas présentés comme tels par Wagner. Chez les héros wagnériens la folie serait d’ailleurs  plutôt au contraire le signe de ce que Nietzsche appelle « la grande santé » : le fou est libéré des interdits moraux, des conventions sociales.

 


 

Dans le cas du Siegfried de Wagner, sa folie est concrétisée dans le Crépuscule des Dieux par le filtre d’oubli fourni par Gutrune (et ensuite par le contre-filtre fourni par Hagen qui lui rend la mémoire), comme la folie d’amour de Tristan et Iseult est symbolisée par le filtre d’amour.

Mais au-delà du problème du filtre d’oubli fourni par Gutrune dans le Crépuscule des Dieux, Siegfried est d’ailleurs pris dans une sorte de folie dès le début, elle est l’expression sauvage et aveugle d’une liberté fondatrice, qui s’exerce contre Fafner, Mime, Wotan. Il n’a aucune idée de la valeur de l’or, du pouvoir de l’anneau, et s’en moque totalement. Siegfried, de manière générale, est celui qui ignore les règles de la société.

 

Voyez-le en train de forger de nouveau l'épée brisée de son père, sans aucun respect pour le savoir-faire du forgeron Mime. 

 

 

C’est ce que l’on pourrait appeler une folie « par-delà le bien et le mal », expression d’une liberté radicale.

Si la folie de Siegfried ou Parsifal est tout simplement une sorte « d’état de nature », certains personnages mettent un point d’honneur à ne pas suivre les règles, voire à faire exactement le contraire de ce que l’ont attend d’eux.

Certains parlent par exemple de folie concernant le personnage de Don Giovanni, inconscient des limites sociales … mais dans ce cas, on pourrait également appliquer cela à Carmen.

Dans The Rake’s Progress de Stravinsky, Tom Rakewell et Nick Shadow reproduisent le couple Don Giovanni / Leporello en en accentuant à l’extrême les traits. Tom mourra à l’asile, maudit par Nick, mais il révèle sa folie bien avant la scène finale, quand il abandonne sa fiancée pour vivre une vie de débauche à Londres, épouse Baba la Turque, la femme à barbe, et investit toute sa fortune dans une machine à transformer les pierres en pain…. Tom est à la fois Don Giovanni et Faust, sa folie n’est pas une maladie mais le choix d’une vie en rupture constante avec l’ordre social, ce qui ne peut conduire qu’à une chute dans l’abîme. Tom finit fou dans un asile psychiatrique... il se prend pour Adonis, amant de Vénus. 

 


 

La Folie de Rameau

La folie représente d'une certaine manière une inversion des valeurs... et pourquoi pas aussi des valeurs musicales? Ce n'est pas pour rien que Rameau affuble de ce nom un des personnages principaux de son opéra Platée : la Folie a volé la lyre d'Apollon, elle se prend pour la musique, mais en en bouleversant les règles : sur des paroles tristes (la transformation de Dafné qui se refuse à Apollon) elle chante un air gai. Le but du théoricien Rameau est ici de nous démontrer que le pouvoir de la musique sera toujours supérieur à celui du texte... une problématique qui taraude tous les compositeurs d'opéra depuis la naissance du genre. Rameau en profite pour souligner les excès du style italien de l'époque, avec par exemple des vocalises ridicules sur des voyelles inadaptées (é, ou).


 

La folie du désespoir

C’est la cause la plus courante de la folie à l’opéra : la souffrance, le désespoir, souvent amoureux des personnages, les conduit à finalement tenter de s’évader du monde, à oublier les règles qui régissent la société. Ils tombent alors dans une folie destructrice, voire autodestructrice qui leur permet de briser les barrières sociales, morales, familiales, économiques, politiques, politiques et religieuses, derrière lesquelles s’abritent souvent l’injustice, le crime et l’oppression.

Cette rupture avec l’ordre social peut conduire soit à la guérison, soit à la mort… elle peut être l’annonce d’une damnation ou celle d’une rédemption, mais elle est toujours le signe d’un achèvement. La scène de folie est toujours le sommet dramatique de l’œuvre.  C’est dans la folie que s’accomplit le destin.

 

La folie autodestructrice :

A l’opéra, les crises de folie sont souvent des délires annonçant la mort, le suicide : le fou cède alors à la tentation de s’arracher au monde pour ne plus souffrir.

 

Idomeneo (Mozart) (1781)

Air d’Electre

Electre, voit tous ses espoirs de mariage avec Idamante, fils d’Idoménée et futur roi de Crète, anéantis. A la fin de l’opéra, folle de rage, elle chante un air à la limite de l’hystérie avant de mettre fin à ses jours.


 

Dinorah – Le Pardon de Ploërmel – Meyerbeer

Air « Ombre légère »

Dinorah pense que son fiancé Hoël l’a abandonnée, le jour de son mariage, (alors qu’il cherche seulement à récupérer le trésor des Korrigans caché sous un menhir). Elle perd momentanément la raison en entamant une discussion (vocalisante) avec son ombre, dans la forêt. Cette scène est surtout prétexte à virtuosité pour la soprano… C’est d’ailleurs le cas de beaucoup de scènes de folie de l’époque romantique.

 


 

Lucia di Lammermoor – Donizetti

C’est la scène de folie par excellence.

Elle pour modèle la scène de folie d’Elvira dans Les Puritain de Bellini ("Qui la voce sua soave"), lorsque celle-ci pense que son fiancé l’a abandonné pour une autre… Perdue, elle ne reconnait plus personne et toujours en l'attente du retour imminent d'Arturo. Mais cela ne se terminera pas en drame, contrairement à l’opéra de Donizetti.

 

Lucia, mariée de force, tue son époux pendant la nuit de noces. Elle sort de la chambre couverte de sang, et ne pense qu’à celui qu’elle aime, Edgardo. Elle ne sait même pas qu’elle a commis un crime. Elle est libérée et sourit à son bien-aimé comme s’il était présent, s’invente un monde meilleur. Personne dans l’assistance ne se risque à la contredire…

Elle a finalement rompu ses chaînes et recouvré sa liberté, mais elle en meurt, car la liberté de la folie est une impasse : une fois consommée la rupture avec l’ordre social, il ne reste que deux voies : le retour en arrière par le chemin de l’expiation ou bien la mort.

On ne sait pas de quoi elle meurt.  Sa mort est une délivrance. Elle reste elle-même dans son délire, elle est devenue étrangère au monde et aux autres. Elle a raison et c’est l’univers qui a tort.  

Elle est folle car elle est seule, seule contre tous puisque même Edgardo l’a repoussée, et l’a maudite. C’est à ce moment que la rupture avec le monde devient totale. Elle s’ouvre à une folie sans remords qui est à la fois une plainte et une accusation. Dans la folie de Lucia, le pouvoir des hommes et de la société en général, se trouve dénoncé et déconsidéré.

 


 


 


 

Hamlet – Ambroise Thomas (1868)

« A vos jeux, mes amies ».

Ophélie, abandonnée par Hamlet, finit par se noyer dans le lac, au terme d’une longue scène de tristesse tournant au délire.


 

Peter Grimes – Britten (1945)

Peter Grimes est un pêcheur vivant dans un petit village anglais, au milieu d’une communauté à laquelle il ne parvient pas à s’intégrer. On le soupçonne de violence et de meurtre sur ses jeunes apprentis, et il ne peut se défendre. Finalement, harcelé, et abandonné par les quelques personnes qui le soutenaient, il décide de couler avec son bateau. 

Peter Grimes illustre le déchirement individuel, la solitude d’un être à part et l’inéluctabilité du destin. Après Otello ou Wozzeck, Britten reprend le thème du paria, le héros dont la destruction est programmée d’avance Britten illustre le combat d’un individu peu socialisé contre la masse d’une petite communauté soudée. 

 


 


 

Le Roi Lear – Reimann  (1978)

Voilà une œuvre dont ont rêvé beaucoup de compositeurs, Verdi en premier lieu, mais peu ont osé s’attaquer à ce sujet difficile. Finalement, Reimann, cédant à la demande du baryton Dietrich Fischer-Dieskau qui rêvait d’interpréter le rôle, a relevé le défi en 1978.

Las d’exercer le pouvoir, le vieux roi Lear choisit d’abdiquer en faveur de ses trois filles. Il entend partager son royaume entre elles selon l’exacte mesure de ce qu’il imagine être leur affection pour lui. Les deux premières filles témoignent à leur père un attachement hypocrite alors que la plus jeune, Cordelia, se montre moins démonstrative malgré un amour filial sincère. Lear, aveuglé par la déception, la chasse. Puis, trompé et bafoué par ses deux filles aînées, le vieillard finit par être lui aussi chassé de son palais. Il est condamné à errer, seul, à travers la lande, perdu entre tempêtes et folie. Tous les protagonistes périront, y compris l’innocente Cordelia dont Lear reconnaîtra trop tard la sincérité et la droiture. Le vieux roi mourra terrassé par la souffrance. 

 

Final :

 

Tristan und Isolde - Wagner

Tristan et Iseult s’aiment d’un amour absolu symbolisé par le philtre d’amour qu’ils ont bu… Mais Iseult est promise et mariée au roi Mark. A l’acte III, Tristan gravement blessé, a été rapporté chez lui par le fidèle Gurnemanz, qui lui annonce qu’Iseult doit venir.

En plein délire, Tristan est tour à tour désespéré, rageur, passionné, il croit déjà voir Iseult sur son bateau. Il s’agite tant et si bien qu’il arrache ses bandages, et quand Iseult arrive vraiment, tombe mort dans ses bras. Voilà un délire d’amour qui s’achève dans la mort, mort dans laquelle Iseult le suivra : ils pourront enfin fusionner ensemble dans le Grand Tout.

Notons qu’au Moyen-Age, cet amour extrême de Tristan pour Iseult était considéré comme une sorte de folie : une des sources de la légende était d’ailleurs intitulée « La Folie Tristan. ».

Voici le 3ème acte:


 

La folie douce 

Toutes les crises de folie ne se terminent pas non plus en drame… Il y a tout de même à l’opéra quelques exemples de folie un peu plus légère… Celle de Don Quichotte par exemple :

 

Don Quichotte de Massenet (1910)

Don Quichotte est un homme à l’imaginaire exacerbé qui souffre de ce qui pourrait correspondre à la « folie douce » d’Erasme : il voit le monde comme il devrait être plutôt que comme il est.

L'opéra de Massenet ne s'inspire qu'indirectement du grand roman de Cervantes. L'inspiration immédiate de l'œuvre fut la pièce de théâtre du poète Jacques Le Lorrain, Le Chevalier de la Longue-Figure, créée à Paris en 1904. Dans cette version de l'histoire, la simple fille de ferme Aldonza (aussi dénommée Dulcinea) du roman d'origine devient un personnage plus sophistiqué, Dulcinée, une beauté locale coquette qui inspire les exploits du vieil homme épris. Certains avancent que Massenet s'identifia personnellement avec son personnage-titre, car il était à l'époque amoureux de la mezzo-soprano Lucy Arbell, qui créa le rôle de Dulcinée dans cette œuvre.

 

Final :


 

Autre folie peu dangereuse : lorsque le Xerxès de Haendel fait une déclaration d’amour à son platane…

 


 

La dimension initiatique d’une folie passagère

 

Si la folie peut conduire à l’autodestruction, elle peut parfois être considérée comme une épreuve nécessaire, une crise de nature initiatique qui permet de libérer les colères et qui conduit à la guérison, le pardon, la rédemption,

 

Orlando furioso (Vivaldi et Haendel)

Dans Orlando Furioso, après une crise furieuse où il oublie son humanité, Orlando revient à lui-même et pardonne à ceux qui l’ont offensé.  

 

La Finta Giardiniera, Mozart (1775)

 

Mozart considérait son opéra de jeunesse La Finta Giardiniera comme un « dramma giocoso », un genre métissé réunissant des éléments de l’opera buffa, de l’opera seria et de l’opéra-comique.

L’histoire de cet opéra est assez compliquée. Le comte Belfiore amant de la marquise Violante Onesti l'a poignardée lors d'un accès de jalousie. La croyant morte, il s'est fiancé avec Arminda. Violante qui a survécu part à la recherche de Belfiore accompagnée de son serviteur Roberto. Violante se fait engager sous le nom de Sandrina comme jardinière de Don Anchise, l'oncle d'Arminda. Dans le cadre des péripéties qui suivent, les amants se retrouvent, se reconnaissent, puis se réfugient dans une folie d’inspiration mythologique.  Ils sombrent dans une sorte de transe et se transforment littéralement en deux figures mythologiques, Thyrsis et Méduse. Finalement, ils tombent dans un sommeil salutaire, et à leur réveil, ne sont plus les mêmes. Ils ont mûri. Ils sont capables de porter un regard neuf l’un sur l’autre. Ils s’acceptent mutuellement en tant qu’individus dotés de bons et de mauvais côtés, possédant chacun leur part d’ombre.

 

Mozart s’intéressait aux premières études sur la psychologie, réalisées par son ami le Dr.Mesmer qui cherchait à soigner les affections psychosomatiques, crises d’épilepsies, évanouissements etc. Il abordera le même sujet de manière ironique dans Cosi.

Ici, la folie permet de se révéler à soi-même, elle agit comme un passage initiatique qui finit par un évanouissement, sorte de mort symbolique, nécessaire pour accéder à une nouvelle vision plus mature du monde.

 

Les remords

Il existe encore une autre folie : celle qui nait de la conscience du mal. Elle est ici le premier signe d’un châtiment auquel il sera difficile d’échapper. Les images du crime reviennent comme des fantômes. Le spectre de Banco apparaît à Macbeth, le sang obsède Lady Macbeth ou Wozzeck après le meurtre de Marie, les démons assaillent Nabucco après son blasphème, les Erynnies troublent le sommeil d’Oreste.

« Il y a là une sorte de délire de la volonté dans la cruauté mentale qui n’a pas son égal : la volonté de l’homme de se sentir coupable et condamnable au point que toute expiation devienne impossible ».  Nietzsche, Généalogie de la morale.

 

Macbeth – Verdi

Macbeth et Lady Macbeth ont assassiné le roi Duncan pour accéder au trône d’Ecosse, puis, le meurtre appelant le meurtre, font également assassiner le noble Banquo.

Mais le remord conduit Macbeth au délire : en plein festin, il croit voir le fantôme ensanglanté de Banquo, et révèle par là même son crime à l’assemblée.

Lady Macbeth fera de même plus tard, lors d’une crise de somnambulisme qui la voit se frotter désespérément les mains pour tenter de nettoyer un sang imaginaire.  

 


 

Nabucco - Verdi

Foudroyé après avoir blasphémé et pour avoir demandé à ce qu’on le vénère comme un Dieu, Nabucco subit une crise de folie passagère qui consistera ici dans la perte de toute volonté : il devient faible et amorphe et ne retrouvera son énergie qu’après une intense prière au Dieu d’Israël.


 

Semiramide - Rossini

Assur a tué le roi régnant et s’apprête à tuer le fils de celui-ci qui est aussi son rival en amour. Alors qu’il se rend près du tombeau du roi, il est assailli par de terribles visions, et demande au fantôme du roi défunt de lui pardonner (non sans essayer d’assassiner le fiston par la suite…)

 


 

Boris Godounov – Moussorgsky

Dans une Russie frappée par la peste, la famine et les crises politiques, le peuple se résout à acclamer son nouveau tsar, Boris Godounov. Il apparaît troublé, assailli de doutes et de pressentiments – chacun ignore alors que pour accéder au trône, il a fait éliminer son prétendant légitime, Dimitri, l’un des fils d’Ivan le Terrible… (Enfin, telle est version retenue par Pouchkine et Moussorgsky, car aucun historien ne peut définitivement accuser le vrai Boris d'être responsable de ce décès). 

Cinq ans plus tard, une révolte est fomentée par un usurpateur qui se fait passer pour Dimitri, le prétendant légal du trône. Cette nouvelle l'anéantit. Il croit voir le spectre du tsarévitch.


 

La fin de Boris est alors imminente : le peuple devine ses crimes, et un pauvre Innocent le compare publiquement à Hérode.

Boris est rattrapé par ses forfaits : il apparaît, en pleine crise de délire, évoque le petit tsar assassiné, demande pardon à Dieu, et s’écroule terrassé. Le faux Dimitri sera sacré nouveau tsar de Russie.

 

Un des personnages important de cet opéra est également celui de l’Innocent, moqué mais considéré également comme un saint homme auquel on ne doit pas toucher, même s’il révèle en public des vérités blessantes…  Boris ne bougera pas plus quand le fou refusera de prier pour lui. Le fou se permet de tout faire, de tout dire, dégagé des règles de convenance et ignorant de toute prudence : victime ou témoin, il dénonce le crime et l’injustice, coupable, il avoue son forfait dans les affres de la mauvaise conscience.

 

Le fou est d’abord celui qui ne sait pas mentir : 

Dans la crise de délire qui précède sa mort, Siegfried avoue avec candeur son amour pour Brunnhilde et donc sa trahison involontaire de la parole donnée à Gunther. Macbeth se dénonce au cours du festin, et sa femme dans sa scène de somnambulisme. De même, Lucia dénonce en public l’attitude de son frère.

 

De manière générale, il y a une sorte de dimension rédemptrice de la folie sur la scène lyrique, le fou reste un innocent auquel tout est permis et auquel tout sera pardonné … sauf peut-être dans le cas de cette dernière catégorie :

 

Les obsessions fatales

 

La jalousie

La jalousie est un sentiment particulièrement courant et exacerbé chez les personnages d’opéra. Poussée à l’extrême, elle devient un délire incontrôlable et dangereux qui peut conduire au meurtre.

La jalousie d’Otello n’est-elle pas une sorte de folie dangereuse qui le conduit à perdre toute notion de la réalité ?

 

 

Ce sera également la cause de la folie de Wozzeck (Alban Berg), une jalousie qui le conduira au meurtre de son amie Marie et au suicide… mais cette jalousie est exacerbée par les moqueries et le mépris de son entourage, ainsi que par une certaine faiblesse mentale (dès le début, il nous est présenté dans son face à face avec le docteur comme victime d’une aberration : «une aberratio mentalis partialis seconde espèce »).

 


 

Salomé de Richard Strauss : son obsession sexuelle conduit à la grande scène finale où elle embrasse passionnément la tête de Jean-Baptiste.

Salomé est d’ailleurs dans sa totalité une mise en scène de la folie : exaltation prophétique de Jokanaan contre folie du désir délirant jusqu’à la nécrophilie de Salomé, sans aucun sentiment de culpabilité. Même les personnages d’Hérode et Hérodiade sont à la limite de la démence.

La folie de Salomé est la folie dionysiaque des ménades, orgiaque et meurtrière, et également à l’époque, un sommet de provocation scénique et musicale.

 


 

Elektra – Richard Strauss – La vengeance

Elektra est obsédée par la volonté de faire tuer sa mère Clytemnestre par son frère Oreste, pour venger la mort de leur père Agamemnon. L’opéra se termine par une scène d’ivresse sanglante et triomphante d’Elektra qui culmine dans une danse finale hystérique. 

 

L’époque de la composition de ces deux opéras correspond à la naissance de la psychanalyse et à un intérêt accru pour toutes les maladies mentales, l’hystérie et les déviances sexuelles…

 

 

La Dame de Pique – Tchaikovski (1890) – La folie du jeu

L’histoire, tirée d’une nouvelle de Pouchkine, se concentre autour de la figure excessivement passionnée et instable du jeune soldat Hermann, amoureux d’une jeune fille de haut lignage, Lisa. Il cherche donc à gagner de l’argent pour pouvoir l’épouser.

Le fantôme d’une vieille comtesse apparaît à Hermann pour lui révéler trois cartes gagnant systématiquement au jeu du pharaon. Il devient obsédé par ce mystère et lorsqu’il retrouve Lisa, prête à partir avec lui, il la repousse, pressé d’aller tester le secret des trois cartes. Il a l’air tellement fou que Lisa désespérée se jette dans le fleuve.

Dans la maison de jeu, Hermann gagne d’abord une somme fabuleuse, avant de se mettre à divaguer. « Est-il aidé par Diable ? » s’interrogent ses voisins de table. Il continue à jouer jusqu’à ce qu’au final, la troisième carte ne soit pas bonne : lorsqu’il déclare être en possession de l’As, il découvre que la Dame de Pique s'est substituée à l'As. Désespéré et gagné par la folie, il se poignarde.

 


 

Vous le voyez, la folie à l’opéra prend des visages bien divers et est une source inépuisable d’inspiration pour les librettistes, mais aussi pour les musiciens qui rivalisent d’ingéniosité pour exprimer musicalement différents désordres mentaux.

 

Mais les scènes des opéras voient aujourd’hui la manifestation d’un nouveau type de folie dangereuse : celle des metteurs en scène, mais c’est un autre sujet...

 

Voici exemple de metteur en scène fou :


 

Julia Le Brun

 

Bibliographie :

Eric Douchin « L’opéra et l’oreille du philosophe » Librairie Honoré Champion

Scène de folie à l’opéra : http://revel.unice.fr/rmusicotherapie/index.html?id=3110

                                                        

 



03/04/2018
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