Le Voyage Lyrique - Initiation à l'opéra

Le Voyage Lyrique - Initiation à l'opéra

La Favorite de Donizetti

Une nouvelle production de La Favorite de Donizetti au Théâtre des Champs-Elysées*, consacrait en 2013, le retour à Paris d’un opéra très rarement joué, et encore moins dans sa version originale en français. L'opéra était pourtant très admiré au XIXème siècle. Il a également la particularité d'être un opéra français écrit pour Paris par un compositeur italien.

Cela n'a rien d’original en soit, Rossini s’y était déjà essayé avec son Guillaume Tell, et Verdi le fera après lui (Les Vêpres Siciliennes, Don Carlos).

 

 

Gaetano Donizetti est né à Bergame en 1797. Il  est connu pour être un des compositeurs les plus prolifiques du XIXème siècle. En trente ans de carrière, il a composé 71 opéras, dont peu sont restés à la postérité, comme c’est souvent le cas.

Dans les années 1830, Donizetti avait déjà acquis une solide réputation en Italie suite à ses nombreux succès, notamment ceux de ses deux opéras restés célèbres, son opéra bouffe L’Elisir d’Amore et son opéra romantique Lucia di Lammermoor.

Mais le rêve des grands compositeurs italiens était de conquérir Paris, et en particulier l’Académie de Musique , le Grand Opéra, ancêtre de l’Opéra de Paris.

 

La Favorite sera le premier opéra qu’il va écrire spécifiquement en français pour le Grand Opéra, en suivant les règles en vigueur du genre: 4 actes, un ballet (coupé dans la production du TCE), de grandes scènes d’ensembles permettant des mises en scènes somptueuses. Pour la musique, Donizetti s’inspire du compositeur en vogue à l’époque, Meyerbeer, tout en conservant un lyrisme tout italien.

Donizetti, avec Rossini et Bellini, domine en effet la période dite « belcantiste »

Le bel canto, c’est l’art du "beau chant". Cela signifie que la chaleur, la beauté de la mélodie et du son, la souplesse de la voix passent avant les exigences dramatiques.

Ne soyez donc pas surpris de certaines incohérences ou absurdités qui peuvent apparaître dans La Favorite, car c’est la mélodie qui, dans ce type d’opéra, passe avant tout.

 

La Favorite est créée en 1840 à la Salle Le Peletier, ancienne salle de l’Opéra de Paris et consacre la suprématie de Donizetti à Paris, déjà bien lancée par le succès des opéras antérieurs qu’il a fait jouer aux Italiens et de La Fille du Régiment en français.

 

La Favorite sera jouée plus de 600 fois à l’Opéra jusqu’à sa disparition du répertoire en 1918. Consécration suprême, l’opéra sera également traduit en italien et c’est sous cette forme que cette oeuvre va connaître une nouvelle vie à l’étranger.

Preuve s’il en est que La Favorite était célèbre à l’époque, Jacques Offenbach en parodia des extraits dans son opérette La Périchole en 1868.

 

Donizetti excellait dans l’écriture de parties parfaitement adaptées aux chanteurs. En l’occurrence, le rôle principal de Leonor fut entièrement conçu pour la voix de mezzo-soprano de Rosina Stoltz, qui était à l’époque, la maitresse du directeur de l’Opéra. C’est ainsi qu’est né un des premiers opéras dont le rôle principal est tenu par une mezzo-soprano et non une soprano.

 

L’histoire est librement inspirée de la vie personnages réels, ayant vécu au début du XIVème siècle espagnol : Alfonse XI, roi de Castille et sa maîtresse Leonor de Guzman. Mais l’analogie s’arrête là car le roi et sa favorite s’aimèrent profondément jusqu'à ce que la mort les sépare près de 20 ans après.

La version que Donizetti et ses librettistes Alphonse Royer et Gustave Vaëz nous proposent est bien plus torturée, puisqu’ils introduisent un troisième personnage totalement imaginaire, qui vient perturber la royale idylle. Ce sera le ténor, sous la forme d’un jeune novice, Fernand.

 

Au final, nous avons 4 personnages principaux :

Leonor, la Favorite, mezzo-soprano, amoureuse de...

Fernand, novice au couvent de Saint-Jacques de Compostelle, puis héros de guerre, amoureux de Leonore, dont il ne sait pas qu’elle est la maitresse du roi. C’est un ténor, la voix des amoureux et des héros.

Alfonse XI, roi de Castille, baryton forcément, sincèrement amoureux de sa favorite et prêt à répudier la reine pour l’épouser.

Balthazar, supérieur du Couvent de Saint-Jacques de Compostelle, et à ses heures, représentant de la puissance ecclésiastique, par opposition au pouvoir temporel d’Alfonse. Basse profonde.

Et pour l'équilibre, une autre femme, soprano, Inès, compagne de Leonor. Et un autre petit rôle, Don Gaspar, officier du roi, ténor.

 

L’histoire se situe en Castille, au début du XIVème siècle et se décompose en 4 actes, selon la tradition du Grand Opéra.

Le premier et le dernier actes sont situés sur l’Ile de Léon où est installé le monastère de Saint-Jacques de Compostelle. Les 2ème et 3ème actes sont à la cour de l’Alcazar à Séville.

 

Dans le 1er acte, on voit le jeune novice Fernand quitter son couvent pour l’amour d’une femme qu’il ne connaît même pas, au grand dam de son supérieur, Balthazar. La jeune femme et lui vont alors entretenir une liaison secrète, sans que le jeune homme sache jamais qui elle est. La liaison sera interrompue par la jeune femme qui le supplie de l’oublier et pour l’y aider, lui offre un poste d’officier dans les armées du Roi.

Dans ce 1er acte, passez au delà du chœur naif et écoutez le très beau duo entre Fernand et Leonor et le grand air de ténor « Un ange une femme inconnue » interprété au TCE par le ténor bel cantiste Marc Laho

 

Au 2ème acte, la Cour fête la victoire sur les Maures d’un jeune officier, Fernand. Alfonse pour sa part, chante son amour fou pour sa Favorite dans un air que notre grand baryton français Ludovic Tézier interprète au TCE avec beaucoup de classe et de sensibilité.

Le roi essaie en vain d’égayer Leonor. Elle est malheureuse de sa situation. Déshonnorée, elle est la proie des courtisans qui lui témoignent sens cesse leur mépris. Mais Alphonse apprend alors par un fidèle la véritable raison de sa tristesse… Elle lui confirme qu’elle est amoureuse d’un autre homme. Le roi, fou de douleur n’a pas le temps de réagir. Il est interrompu par l’intervention du père Balthazar, venu jeter l’anathème sur ce roi aux mœurs dissolues et sur sa favorite. Le roi la voit se faire humilier sans avoir le pouvoir d’intervenir contre ce représentant de Pape. L’acte se termine sur une scène de malédiction digne du grand opéra français.

 

Au 3ème acte arrive Fernand, toujours ignorant de la situation. Tout joyeux, il vient réclamer le prix de sa victoire, la main de celle qu’il aime et qu’il désigne du doigt. Le roi la lui accorde volontiers, tout heureux de se débarrasser ainsi d’une maîtresse encombrante sans effusions de sang. Il peut ainsi se « venger en roi » et faire le bonheur des deux amants.  Le trio qui suit, dominé par Alfonse, est d'une très grande beauté.

Le mariage est organisé et Fernand comblé de titres et d’honneurs.

Leonor, restée seule hésite entre la joie de pouvoir épouser Fernand et le désespoir de lui apporter en dot son déshonneur. C’est le grand air pour mezzo « Ô mon Fernand », dans la plus pure tradition du bel canto. Au TCE, Alicia Coote nous fait profiter de sa belle voix de mezzo, ronde et chaleureuse, même si la redoutable cabalette finale lui pose quelques problèmes... Mais peut-être que si on ne lui avait pas demandé de jouer bêtement avec un bout de tissu elle aurait pu mieux contrôler la situation! 

Fernand de son côté ne comprend pas les railleries des courtisans qui croient que ses titres lui ont été accordés en paiement du déshonneur que constitue le fait d’épouser l’ancienne maîtresse du roi. C’est au moment de conduire sa fiancée devant l’autel qu’il apprend la vérité. Fou de désespoir de voir son honneur et son amour bafoués, Fernand crée un tel esclandre que seule le sauve l’intervention de Baltazzar qui le ramène dans son couvent.

Ecoutez le final de ce troisième acte et laissez vous transporter par l'énergie qu'il dégage.

 

4ème acte.

Le couvent de Saint-Jacques de Compostelle, choeur de moines, dans un style que l'on retrouvera plus tard dans le Don Carlos de Verdi.

Fernand, dégoûté d'un monde qu'il ne comprend pas, est définitivement décidé à se faire moine. Il a une dernière pensée pour son amour perdu dans son très bel air, très apprécié des ténors "Ange si pur".

Arrive Leonor, déguisée en novice. Elle est gravement malade, malade de désespoir, elle va mourir et est venue demander le pardon de celui qu’elle aime. Malheureusement, elle arrive uniquement pour entendre, en coulisses, Fernand prononcer ses voeux. La scène est d'ailleurs particulièrement touchante et annonce des scènes verdiennes, le "Miserere" du Trouvère par exemple.

Après quelques hésitations, le tout nouveau moine est de nouveau prêt à tout abandonner pour elle. Il y a cette fois-ci, un peu de la Manon de Massenet dans cette histoire. Arrive alors la seule chose qui peut sauver Fernand de ce sacrilège suprême : la mort de Leonor dans ses bras, une des premières morts d’amour de l’histoire de l’opéra. 

 

Une histoire d’honneur chevaleresque et d’amour fou avec un zeste de conflit entre Etat et religion, La Favorite, ce sont surtout des airs et ensembles splendides et des scènes qui annoncent les premiers opéras de Verdi.

 

Paolo Arrivabeni, chef italien spécialiste du répertoire lyrique, dirige l’Orchestre National de France avec, à mon goût, beaucoup de délicatesse.

 

La Favorite est mise en scène par une femme, Valérie Nègre. La metteur en scène a choisi de placer l’action dans une autre époque, comme cela se fait souvent de nos jours. Ne soyez donc pas surpris de découvrir des costumes du XIXème siècle. En fait, la mise en scène est assez intemporelle, ce qui est accentué par la quasi-absence de décors. Les costumes et leurs couleurs par contre sont splendides.

 

Valérie Nègre, qui a travaillé comme assistante de Patrice Chéreau n'a pas réussi à intégrer ce qui a fait le succès de son mentor: la qualité de la direction d'acteurs. La production est très statique... ce qui a au moins pour avantage de permettre au spectateur de se concentrer sur la musique et le chant.

 

Concernant le livret, il faut également se remettre dans le contexte du XIXème siècle pour en comprendre certains aspects. Il fait référence à des valeurs qui nous paraissent aujourd’hui désuètes, notamment la place essentielle de l’honneur, cet honneur qui pour Fernand, passe même avant l’amour. La metteur en scène a malheureusement choisi d’accentuer le côté décalé de certaines paroles, notamment chez les chœurs, en ajoutant un second degré qui parfois pourrait être perçu comme un peu ridicule. 

 

Mais en même temps, c’est également une œuvre moderne, dans le sens où, comme dans Lucia di Lammermoor, elle met en scène une femme dont la vie est brisée par un monde masculin et des valeurs dépassées. En ce sens, le personnage de Leonor annonce celui de Violetta, La Traviata. Comme elle, elle pense obtenir la rédemption et l’oubli de son passé par un amour pur et désintéressé, comme elle, elle obtiendra son pardon trop tard et mourra dans les bras de celui qu’elle aime.

Le final est magnifique et bouleversant.

 

 

 

FINAL DE LA FAVORITE

 


*Le TCE
, (pour les intimes) est une des maisons parisiennes les plus prestigieuses et fête cette année le centenaire de son ouverture.

Construit en 1913, le TCE était un théâtre extrêmement novateur, tant du point de vue de l’architecture, (il est intégralement réalisé en béton armé) que du point de vue de ses productions. L’histoire se souvient du scandale provoqué par la création du Sacre du Printemps de Stravinsky interprété par Nijinsky.

Acquis par la Caisse des Dépôts en 1970 et intégralement restauré à l’identique, le théâtre est aujourd’hui un des hauts lieux de la culture à Paris et en Europe. 

 



16/02/2013
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